fonction poétique

fonction poétique

Réflexions sur la fonction poétique, poèmes, proses, correspondances, et de la musique avant toute chose.

Liberté

Liberté

 

 

Sur mes cahiers d’écolier

Sur mon pupitre et les arbres

Sur le sable sur la neige

J’écris ton nom

 

Sur toutes les pages lues

Sur toutes les pages blanches

Pierre sang papier ou cendre

J’écris ton nom

 

Sur les images dorées

Sur les armes des guerriers

Sur la couronne des rois

J’écris ton nom

 

Sur la jungle et le désert

Sur les nids sur les genêts

Sur l’écho de mon enfance

J’écris ton nom

 

Sur les merveilles des nuits

Sur le pain blanc des journées

Sur les saisons fiancées

J’écris ton nom

 

Sur tous mes chiffons d’azur

Sur l’étang soleil moisi

Sur le lac lune vivante

J’écris ton nom

 

Sur les champs sur l’horizon

Sur les ailes des oiseaux

Et sur le moulin des ombres

J’écris ton nom

 

Sur chaque bouffée d’aurore

Sur la mer sur les bateaux

Sur la montagne démente

J’écris ton nom

 

Sur la mousse des nuages

Sur les sueurs de l’orage

Sur la pluie épaisse et fade

J’écris ton nom

 

Sur les formes scintillantes

Sur les cloches des couleurs

Sur la vérité physique

J’écris ton nom

 

Sur les sentiers éveillés

Sur les routes déployées

Sur les places qui débordent

J’écris ton nom

 

Sur la lampe qui s’allume

Sur la lampe qui s’éteint

Sur mes maisons réunies

J’écris ton nom

 

Sur le fruit coupé en deux

Du miroir et de ma chambre

Sur mon lit coquille vide

J’écris ton nom

 

Sur mon chien gourmand et tendre

Sur ses oreilles dressées

Sur sa patte maladroite

J’écris ton nom

 

Sur le tremplin de ma porte

Sur les objets familiers

Sur le flot du feu béni

J’écris ton nom

 

Sur toute chair accordée

Sur le front de mes amis

Sur chaque main qui se tend

J’écris ton nom

 

Sur la vitre des surprises

Sur les lèvres attentives

Bien au-dessus du silence

J’écris ton nom

 

Sur mes refuges détruits

Sur mes phares écroulés

Sur les murs de mon ennui

J’écris ton nom

 

Sur l’absence sans désir

Sur la solitude nue

Sur les marches de la mort

J’écris ton nom

 

Sur la santé revenue

Sur le risque disparu

Sur l’espoir sans souvenir

J’écris ton nom

 

Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

 

Liberté.

 

 

 

 

Colophon

Colophon

Liberté

Slow motion water ripples

Poétique de mai 68

Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68
Poétique de mai 68

Aron

66T44ED

Francis Bacon autoportrait

Francis Bacon autoportrait

 

 

   S'ils frappent à la porte

   Demandez au néant demandez au silence

   Ce qu’ils font là

   Au lieu de vous laisser tranquille

 

   A force de juger la poussière

   La paille des échos s’éveille sur le pré

   A force d’étirer le vent

   Le premier dé de l’aube a vaincu l’herbe rouge

 

   Depuis tes yeux le monde

   Est si léger

   Qu’il pèse à peine une clairière

   Dans le creux de tes mains se tient le grand orage

 

   Avec les très nombreux soleils qui t’obéissent

    Il fait un froid étincelant

   Je compte un deux trois quatre et rien ne s’additionne

   Je compte plus du double et tout est annulé.

 

 

 

 

Char

Char

 

 

 

Je ne plaisante pas avec les porcs.

 

René Char

 

 

 

 

UYF67

Kathleen Migliore

Kathleen Migliore

 

 

Bien tard dans l’origine

Je suis la trace de tes yeux perpétuels

 

Je suis si loin de toi je suis si près de toi

Un regard a suffi pour être délivré

Nos corps auront toujours la forme de l’instant

Et plus tu disparais et mieux je t’appartiens.

 

 

 

 

Eno

Épervier aperçu à travers la brume

Épervier aperçu à travers la brume

 

 

L'épervier aperçu à travers la brume
descendant lentement la plaine liquide

 

délibérant

 

par les prés circulaires
et les lieux éclairés du souci du vol
d’un possible retour à ce feu de ruines

 

revenant du vent 

 

de la plaine impensable aux grilles du jour
aux frasques du froid
aux trajectoires du silence

 

 

 

 

NUUG6769

NUUG6769

 

 

Je te donne la main tu réponds tout s’éclaire

Je te donne l’oubli tu réponds tout est là

Je te donne le temps tu réponds par là-bas

 

Peu importe le temps tout est là tout prend forme

La forme qui s’en va la forme qui s’ignore

Un jour une semaine un mois glacé pour naître

En toi et hors de toi ici ou là partout

 

Je te donne perdue tu réponds retrouvée

Je te donne un écho tu réponds pour toujours

Je te donne le manque et tu réponds le fruit

 

Le fruit intelligent qui ne veut rien savoir.

 

 

 

 

 

Début et fin de la neige

Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy

 

Première neige tôt ce matin. L’ocre, le vert


Se réfugient sous les arbres.

 

Seconde, vers midi.

Ne demeure


De la couleur


Que les aiguilles de pins


Qui tombent elle aussi plus dru parfois que la neige. 

 

 

Je fais tomber un peu de sa lumière,


Et soudain c’est le pré de mes dix ans,


Les abeilles bourdonnent,


Ce que j’ai dans les mains, ces fleurs, ces ombres,


Est-ce presque du miel, est-ce de la neige ? 

 

 

 

Début et fin de la neige

Début et fin de la neige

Patten

WARP

Yves Bonnefoy & Michel Gravil à la Maison de l'Amérique latine, Paris le 24 juin 2013

Yves Bonnefoy et Michel Gravil à la maison de l'Amérique Latine, le 24 juin 2013

Yves Bonnefoy et Michel Gravil à la maison de l'Amérique Latine, le 24 juin 2013

   J’ai rencontré Yves Bonnefoy pour la première fois à Paris dans son appartement de la rue Lepic le 21 octobre 2005. A peine avais-je ouvert la porte de l’ascenseur dans la pénombre de ce palier qui d'une certaine manière à lui seul résumait tout — la finitude, l’inachevable, la précarité essentielle à toute existence — que s’ouvrit doucement la porte, faisant ruisseler le jour sur les boiseries et les parquets irréguliers ; il m'apparut alors « dans le leurre du seuil », à contrejour, comme si cet apparaître même donnait la figure de toute écriture ou de tout acte poétique.

 

  Il me fit donc entrer et asseoir dans un minuscule salon entouré de livres, et j’avais éprouvé en traversant le mince couloir qui y menait une impression singulière, comme si cette surabondance de reliures et de livres, de portfolios qui devaient tous être signés de leurs auteurs, ces ouvrages contenant des lithographies qui pour beaucoup devaient être d’anthologie m’avaient murmuré quelque chose : tous ces volumes n'étaient pas seulement une addition impersonnelle d'instruments de travail, il étaient eux aussi une présence, celle, irremplaçable, de ses amis.

 

   Bonnefoy se tenait là, face à moi, dans ce simple fauteuil qui faisait dos à la fenêtre, et je songeai alors, le regardant, à ce passage des Illuminations : « Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. » Le ciel était au dehors maussade et noir, griffé d’une pluie fine et presque imperceptible, une pluie qui ne pouvait qu’être en contraste avec un intérieur à la fois chaleureux et feutré. Mais la simplicité du lieu, la sobriété des meubles et de l’ensemble donnait aussi à penser que le ciel était là, dans cette pièce, avec ses griffures de pluie, sur ces livres, ce mobilier, et qu'à la manière de celui de Rimbaud, il venait se jeter à la croisée de la bibliothèque. 

 

  Nous parlâmes toute l'après-midi de poésie, de peinture, de philosophie. De Rimbaud bien-sûr, longuement. De Verlaine et de Rimbaud surtout. Il me montra un tableau qu'il avait acheté et qui devait, pensait-il, représenter Verlaine et dater de 1872.  C'est en tout cas la date que je déduisais des indications chronologiques qu'il me donnait. Il souscrit à ma déduction, non sans sourire. A propos de leur oeuvre, il me dit : "Nous ne ferons pas ce qu'ils ont fait. " Voilà qui est lucide et juste.  Mais ce qui nous liait pourtant, c’était ce goût de la versification, cette certitude partagée que le vers reste aujourd'hui possible et que quiconque voudrait écrire des poèmes ne se serait jamais essayé vraiment au vers serait toujours nécessairement privé de la maîtrise de son rythme.

 

  Yves Bonnefoy me fut un père et un ami. Il m’a appris à être encore plus libre, toujours plus libre, toujours plus dégagé de toute exigence formelle comme de toute exigence de sens. Il m’a permis d’explorer les virtualités d’un esprit qui trouve en dehors de lui, dans une altérité radicale, les conditions de son dire. Je veux lui rendre hommage. Hommage à son génie, à l'amitié qu'il m'a toujours témoignée, à la confiance qu'il m'a toujours faite. Mais plus que tout, au-delà même de notre amitié, qui m'est évidemment d'un très grand prix, l'héritage le plus important qu'il me laisse, qu'il nous laisse, c'est une certaine idée de la liberté.

 

 

Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy

Rimbaud philosophe

Rimbaud par Ernest Pignon Ernest

Rimbaud par Ernest Pignon Ernest

 

                                        "Philosophes, vous êtes de votre Occident."

 

  Par cette formule aux allures définitives, Rimbaud aurait disqualifié la philosophie dans sa prétention à l’absolu au profit d’une intuition poétique seule légitime. La science n’est pas épargnée : «  Ah! la science ne va assez vite pour nous!  » . A la médiation impliquée dans toute pensée discursive — et surtout à la médiation que constitue la figure du Christ — Rimbaud semble répondre par l’immédiateté créatrice du génie poétique : « il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira la rédemption des colères de femmes et des gaités des hommes car c’est fait, lui étant et étant aimé. »

 

   Si toutes ces attaques sont incontestables, on a cependant peut-être exagéré une prétendue misologie rimbaldienne. Car c’est à « un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens »  que l’auteur d’une Saison en Enfer assigne « le poète qui veut se rendre voyant ». C’est «  A une raison » , titre de l’un des poèmes emblématiques des Illuminations qu’il rend hommage, faisant signe vers une faculté dont le statut reste problématique, sorte de raison créatrice marquée par un dynamisme immanent qui lui fait fuir sa propre fuite, « Arrivée de toujours, qui t’en iras partout. »  Comment penser dans ces conditions le statut d’une telle rationalité, «  raison merveilleuse et imprévue »  et qui paraît s’identifier entièrement au génie poétique?

 

 En même temps, si l’acte d’interpréter implique qu’on redouble l’objet à interpréter de son interprétation, ne court-on pas le risque, quand il s'agit du poème, de perdre de vue ce qui constitue en définitive son autarcie absolue et le rend irréductible à toute interprétation qui se voudrait strictement rationnelle? Si le poème, pour reprendre une formule d’Alain Badiou, « s’autorise de lui-même » , n’est-ce pas alors faire fausse route que de prétendre le traduire dans la langue de la raison en présupposant qu’il devrait trouver en dehors de lui, dans une sanction extérieure, les conditions de son dire?

 

M.G

 

 

Rimbaud / Michel et Christine

                 

 

                         Michel et Christine

 

 

 

Zut alors si le soleil quitte ces bords!

 

Fuis, clair déluge! Voici l'ombre des routes.

 

Dans les saules, dans la vieille cour d'honneur

 

L'orage d'abord jette ses larges gouttes.

 

 

 

O cent agneaux, de l'idylle soldats blonds,

 

Des aqueducs, des bruyères amaigries

 

Fuyez! Plaines, déserts, prairie, horizons

 

Sont à la toilette rouge de l'orage!

 

 

 

Chien noir, brun pasteur dont le manteau s'engouffre,

 

Fuyez l'heure des éclairs supérieurs ;

 

Blond troupeau, quand voici nager ombre et soufre,

 

Tâchez de descendre à des retraits meilleurs.

 

 

 

Mais moi, Seigneur! voici que mon Esprit vole,

 

Après les cieux glacés de rouge, sous les

 

Nuages célestes qui courent et volent

 

Sur cent Solognes longues comme un railway.

 

 

 

Voilà mille loups, mille graines sauvages

 

Qu'emporte, non sans aimer les liserons

 

Cette religieuse après-midi d'orage

 

Sur l'Europe ancienne où cent hordes iront!

 

 

 

Après, le clair de lune! partout la lande

 

Rougis et leurs fronts aux cieux noirs, les guerriers

 

Chevauchent lentement leurs pâles coursiers!

 

Les cailloux sonnent sous cette fière bande!

 

 

 

— Et verrai-je le bois jaune et le val clair,

 

L'Epouse aux yeux bleus, l'homme au front rouge,— o Gaule,

 

— Et le blanc agneau Pascal à leurs pieds chers,

 

Michel et Christine, — et Christ! — fin de l'Idylle.

 

 

 

 

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse de Dürer

Les quatre cavaliers de l'Apocalypse de Dürer

" Le manuss"... comme disait Rimbaud...

" Le manuss"... comme disait Rimbaud...

Rimbaud à Aden et au Harar

Michel Gravil —
Rimbaud en 1880

Rimbaud en 1880

 

 

Harar, le 6 mai 1883

 

                                                         Mes chers amis,

 

Le 30 avril, j’ai reçu au Harar votre lettre du 26 mars. Vous dites m’avoir envoyé deux caisses de livres. J’ai reçu une seule caisse à Aden, celle pour laquelle Dubar disait avoir épargné vingt-cinq francs. L’autre est probablement arrivée à Aden, à présent, avec le graphomètre. […] Ci-inclues deux photographies de moi-même par moi-même. Je suis toujours mieux ici qu’à Aden. Il y a moins de travail et bien plus d’air, de verdure, … […] Isabelle a bien tort de ne pas se marier si quelqu’un de sérieux et d’instruit se présente, quelqu’un avec un avenir. La vie est comme cela, et la solitude est une mauvaise chose ici-bas. Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l’Europe. Hélas ! à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom, si je ne sais pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l’instruction la plus complète qu’on puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science ? Mais qui sait combien peuvent durer mes jours dans ces montagnes-ci ? Et puis disparaître, au milieu de ces peuplades, sans que la nouvelle en ressorte jamais. […] La seule chose qui m’intéresse, [ce] sont les nouvelles de la maison et je suis toujours heureux à me reposer sur le tableau de votre travail pastoral. C’est dommage qu’il fasse si froid et lugubre chez vous, en hiver. Mais vous êtes au printemps, à présent, et votre climat, à ce temps-ci, correspond avec celui que j’ai ici, au Harar, à présent.

Ces photographies me représentent, l’une, debout sur une terrasse de la maison, l’autre, debout dans un jardin de café ; une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes. Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver. Mais je vais faire de meilleur travail dans la suite. Ceci est seulement pour rappeler ma figure, et vous donner une idée des paysages d’ici.

 

Au revoir.

 

Rimbaud

 

Tirage original albuminé d’époque, 110 x 150 mm, contrecollé sur carton et légendé à l'encre noire.

Tirage original albuminé d’époque, 110 x 150 mm, contrecollé sur carton et légendé à l'encre noire.

Rimbaud " bras croisés dans un jardin de bananes " 1883

Rimbaud " bras croisés dans un jardin de bananes " 1883

Photographie originale de Rimbaud  / 1883 / "Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver."

Photographie originale de Rimbaud / 1883 / "Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver."

Rimb'

Rimb'
Rimb'

Correspondance

2013

2013

Correspondance
Correspondance

ORBTTYY

ORBTTYY
ORBTTYY

OUDYF

OUDYF
OUDYF

Orb

Orb
Orb

Lettre à Ernest Delahaye

 Lettre à Ernest Delahaye

 

 

à Charleville.

Parmerde, Jumphe

 

                                                                        Mon ami,

 

 Oui, surprenante est l'existence dans le cosmorama Arduan. La province, où on se nourrit de farineux et de boue, où l'on boit du vin du cru et de la bière du pays, ce n'est pas ce que je regrette. Aussi tu as raison de la dénoncer sans cesse. Mais ce lieu-ci : distillation, composition, tout étroitesses ; et l'été accablant : la chaleur n'est pas très constante, mais de voir que le beau temps est dans les intérêts de chacun, et que chacun est un porc, je hais l'été, qui me tue quand il se manifeste un peu. J'ai une soif à craindre la gangrène: les rivières ardennaises et belges, les cavernes, voilà ce que je regrette.

 

Il y a bien ici un lieu de boisson que je préfère. Vive l'académie d'Absomphe, malgré la mauvaise volonté des garçons! C'est le plus délicat et le plus tremblant des habits, que l'ivresse par la vertu de cette sauge des glaciers, l'absomphe! Mais pour, après, se coucher dans la merde!

 

Toujours même geinte, quoi! Ce qu'il y a de certain, c'est: merde à Perrin. Et au comptoir de l'Univers, qu'il soit en face du square ou non. Je ne maudis pas l'Univers, pourtant. - je souhaite très fort que l'Ardenne soit occupée et pressurée de plus en plus immodérément. Mais tout cela est encore ordinaire.

 

Le sérieux, c'est qu'il faut que tu te tourmentes beaucoup. Peut-être que tu aurais raison de beaucoup marcher et lire. Raison en tout cas de ne pas te confiner dans les bureaux et maisons de famille. Les abrutissements doivent s'exécuter loin de ces lieux-là. Je suis loin de vendre du baume, mais je crois que les habitudes n'offrent pas des consolations, aux pitoyables jours.

 

Maintenant, c'est la nuit que je travaince. De minuit à cinq heures du matin. Le mois passé, ma chambre, rue Monsieur-le-Prince, donnait sur un jardin du lycée Saint-Louis. Il y avait des arbres énormes sous ma fenêtre étroite. A trois heures du matin, la bougie pâlit; tous les oiseaux crient à la fois dans les arbres: c'est fini. Plus de travail. Il me fallait regarder les arbres, le ciel, saisis par cette heure indicible, première du matin. Je voyais les dortoirs du lycée, absolument sourds. Et déjà le bruit saccadé, sonore, délicieux des tombereaux sur les boulevards. -- je fumais ma pipe-marteau, en crachant sur les tuiles, car c'était une mansarde, ma chambre. A cinq heures, je descendais à l'achat de quelque pain ; c'est l'heure. Les ouvriers sont en marche partout. C'est l'heure de se soûler chez les marchands de vin, pour moi. je rentrais manger, et me couchais à sept heures du matin, quand le soleil faisait sortir les cloportes de dessous les tuiles. Le premier matin en été, et les soirs de décembre, voilà ce qui m'a ravi toujours ici.

 

Mais en ce moment, j'ai une chambre jolie, sur une cour sans fond, mais de trois mètres carrés. -- La rue Victor-Cousin fait coin sur la place de la Sorbonne par le café du Bas-Rhin et donne sur la rue Soufflot, à l'autre extrémité. -- Là, je bois de l'eau toute la nuit, je ne vois pas le matin, je ne dors pas, j'étouffe. Et voilà.

 

Il sera certes fait droit à ta réclamation! N'oublie pas de chier sur La Renaissance, journal littéraire et artistique, si tu le rencontres. J'ai évité jusqu'ici les pestes d'émigrés caropolmerdis. Et merde aux saisons et colrage.

 

                                                                             Courage.

 

                                                                               A. R.

 

 

 

Rue Victor-Cousin, Hôtel de Cluny.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Verlaine

Verlaine

 

 

L'ombre des arbres dans la rivière embrumée

Meurt comme de la fumée,

Tandis qu'en l'air, parmi les ramures réelles,

Se plaignent les tourterelles.

 

Combien, ô voyageur, ce paysage blême

Te mira blême toi-même,

Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées

Tes espérances noyées !

 

 

 

 

UUVVE51

UUVVE51

 

 

Notre avenir c’est le présent

Deux amis disparus échangent leurs visages

Notre avenir ici maintenant ou jamais

Ecrire l’eau le vent le ciel

 

Ecrire sur la plage où tout s’est effacé.

 

 

 

 

 

André Breton / Union libre

André Breton / Union libre

 

 

Ma femme à la chevelure de feu de bois

Aux pensées d'éclairs de chaleur

A la taille de sablier

Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre

Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d'étoiles de dernière grandeur

Aux dents d'empreintes de souris blanche sur la terre blanche

A la langue d'ambre et de verre frottés

Ma femme à la langue d'hostie poignardée

A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux

A la langue de pierre incroyable

Ma femme aux cils de bâtons d'écriture d'enfant

Aux sourcils de bord de nid d'hirondelle

Ma femme aux tempes d'ardoise de toit de serre

Et de buée aux vitres

Ma femme aux épaules de champagne

Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace

Ma femme aux poignets d'allumettes

Ma femme aux doigts de hasard et d'as de cœur

Aux doigts de foin coupé

Ma femme aux aisselles de martre et de fênes

De nuit de la Saint-Jean

De troène et de nid de scalares

Aux bras d'écume de mer et d'écluse

Et de mélange du blé et du moulin

Ma femme aux jambes de fusée

Aux mouvements d'horlogerie et de désespoir

Ma femme aux mollets de moelle de sureau

Ma femme aux pieds d'initiales

Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent

Ma femme au cou d'orge imperlé

Ma femme à la gorge de Val d'or

De rendez-vous dans le lit même du torrent

Aux seins de nuit

Ma femme aux seins de taupinière marine

Ma femme aux seins de creuset du rubis

Aux seins de spectre de la rose sous la rosée

Ma femme au ventre de dépliement d'éventail des jours

Au ventre de griffe géante

Ma femme au dos d'oiseau qui fuit vertical

Au dos de vif-argent

Au dos de lumière

A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée

Et de chute d'un verre dans lequel on vient de boire

Ma femme aux hanches de nacelle

Aux hanches de lustre et de pennes de flèche

Et de tiges de plumes de paon blanc

De balance insensible

Ma femme aux fesses de grès et d'amiante

Ma femme aux fesses de dos de cygne

Ma femme aux fesses de printemps

Au sexe de glaïeul

Ma femme au sexe de placer et d'ornithorynque

Ma femme au sexe d'algue et de bonbons anciens

Ma femme au sexe de miroir

Ma femme aux yeux pleins de larmes

Aux yeux de panoplie violette et d'aiguille aimantée

Ma femme aux yeux de savane

Ma femme aux yeux d'eau pour boire en prison

Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache

Aux yeux de niveau d'eau de niveau d'air de terre et de feu.

 

 

 

RESS33ZZ

 A work from Damien Hirst’s LOVE exhibition

A work from Damien Hirst’s LOVE exhibition

 

 

 

 

 Partout où ils s'éclairent

Tes yeux sèment la vie

 

 La cloche de verdure essuie le ciel

 

 Tes yeux font les prairies

 Pour me destituer

 Et revenir à moi c’est à dire à mon autre

 Et revenir à toi c’est à dire à moi-même

 

 Tu vois cela n’a rien à voir avec la vue

 J’aime entendre tes mains

 Travailler l’été

 

 Il est tard dans ton corps il est tard sous les ombres

 Il est vraiment trop tôt pour dire qu’il est tard

 Il est tard avant l’heure et j’ai bu le monde

 Il est tard le soir tombe au néant des couleurs

 

 Un néant où renaître.