fonction poétique

fonction poétique

Réflexions sur la fonction poétique, poèmes, proses, correspondances, et de la musique avant toute chose.

Rimbaud à Aden et au Harar

Michel Gravil —
Rimbaud en 1880

Rimbaud en 1880

 

 

Harar, le 6 mai 1883

 

                                                         Mes chers amis,

 

Le 30 avril, j’ai reçu au Harar votre lettre du 26 mars. Vous dites m’avoir envoyé deux caisses de livres. J’ai reçu une seule caisse à Aden, celle pour laquelle Dubar disait avoir épargné vingt-cinq francs. L’autre est probablement arrivée à Aden, à présent, avec le graphomètre. […] Ci-inclues deux photographies de moi-même par moi-même. Je suis toujours mieux ici qu’à Aden. Il y a moins de travail et bien plus d’air, de verdure, … […] Isabelle a bien tort de ne pas se marier si quelqu’un de sérieux et d’instruit se présente, quelqu’un avec un avenir. La vie est comme cela, et la solitude est une mauvaise chose ici-bas. Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent, je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre et même la langue de l’Europe. Hélas ! à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom, si je ne sais pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l’instruction la plus complète qu’on puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir un ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science ? Mais qui sait combien peuvent durer mes jours dans ces montagnes-ci ? Et puis disparaître, au milieu de ces peuplades, sans que la nouvelle en ressorte jamais. […] La seule chose qui m’intéresse, [ce] sont les nouvelles de la maison et je suis toujours heureux à me reposer sur le tableau de votre travail pastoral. C’est dommage qu’il fasse si froid et lugubre chez vous, en hiver. Mais vous êtes au printemps, à présent, et votre climat, à ce temps-ci, correspond avec celui que j’ai ici, au Harar, à présent.

Ces photographies me représentent, l’une, debout sur une terrasse de la maison, l’autre, debout dans un jardin de café ; une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes. Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver. Mais je vais faire de meilleur travail dans la suite. Ceci est seulement pour rappeler ma figure, et vous donner une idée des paysages d’ici.

 

Au revoir.

 

Rimbaud

 

Tirage original albuminé d’époque, 110 x 150 mm, contrecollé sur carton et légendé à l'encre noire.

Tirage original albuminé d’époque, 110 x 150 mm, contrecollé sur carton et légendé à l'encre noire.

Rimbaud " bras croisés dans un jardin de bananes " 1883

Rimbaud " bras croisés dans un jardin de bananes " 1883

Photographie originale de Rimbaud  / 1883 / "Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver."

Photographie originale de Rimbaud / 1883 / "Tout cela est devenu blanc, à cause des mauvaises eaux qui me servent à laver."