fonction poétique

fonction poétique

Réflexions sur la fonction poétique, poèmes, proses, correspondances, et de la musique avant toute chose.

Yves Bonnefoy & Michel Gravil à la Maison de l'Amérique latine, Paris le 24 juin 2013

Yves Bonnefoy et Michel Gravil à la maison de l'Amérique Latine, le 24 juin 2013

Yves Bonnefoy et Michel Gravil à la maison de l'Amérique Latine, le 24 juin 2013

   J’ai rencontré Yves Bonnefoy pour la première fois à Paris dans son appartement de la rue Lepic le 21 octobre 2005. A peine avais-je ouvert la porte de l’ascenseur dans la pénombre de ce palier qui d'une certaine manière à lui seul résumait tout — la finitude, l’inachevable, la précarité essentielle à toute existence — que s’ouvrit doucement la porte, faisant ruisseler le jour sur les boiseries et les parquets irréguliers ; il m'apparut alors « dans le leurre du seuil », à contrejour, comme si cet apparaître même donnait la figure de toute écriture ou de tout acte poétique.

 

  Il me fit donc entrer et asseoir dans un minuscule salon entouré de livres, et j’avais éprouvé en traversant le mince couloir qui y menait une impression singulière, comme si cette surabondance de reliures et de livres, de portfolios qui devaient tous être signés de leurs auteurs, ces ouvrages contenant des lithographies qui pour beaucoup devaient être d’anthologie m’avaient murmuré quelque chose : tous ces volumes n'étaient pas seulement une addition impersonnelle d'instruments de travail, il étaient eux aussi une présence, celle, irremplaçable, de ses amis.

 

   Bonnefoy se tenait là, face à moi, dans ce simple fauteuil qui faisait dos à la fenêtre, et je songeai alors, le regardant, à ce passage des Illuminations : « Je suis le savant au fauteuil sombre. Les branches et la pluie se jettent à la croisée de la bibliothèque. » Le ciel était au dehors maussade et noir, griffé d’une pluie fine et presque imperceptible, une pluie qui ne pouvait qu’être en contraste avec un intérieur à la fois chaleureux et feutré. Mais la simplicité du lieu, la sobriété des meubles et de l’ensemble donnait aussi à penser que le ciel était là, dans cette pièce, avec ses griffures de pluie, sur ces livres, ce mobilier, et qu'à la manière de celui de Rimbaud, il venait se jeter à la croisée de la bibliothèque. 

 

  Nous parlâmes toute l'après-midi de poésie, de peinture, de philosophie. De Rimbaud bien-sûr, longuement. De Verlaine et de Rimbaud surtout. Il me montra un tableau qu'il avait acheté et qui devait, pensait-il, représenter Verlaine et dater de 1872.  C'est en tout cas la date que je déduisais des indications chronologiques qu'il me donnait. Il souscrit à ma déduction, non sans sourire. A propos de leur oeuvre, il me dit : "Nous ne ferons pas ce qu'ils ont fait. " Voilà qui est lucide et juste.  Mais ce qui nous liait pourtant, c’était ce goût de la versification, cette certitude partagée que le vers reste aujourd'hui possible et que quiconque voudrait écrire des poèmes ne se serait jamais essayé vraiment au vers serait toujours nécessairement privé de la maîtrise de son rythme.

 

  Yves Bonnefoy me fut un père et un ami. Il m’a appris à être encore plus libre, toujours plus libre, toujours plus dégagé de toute exigence formelle comme de toute exigence de sens. Il m’a permis d’explorer les virtualités d’un esprit qui trouve en dehors de lui, dans une altérité radicale, les conditions de son dire. Je veux lui rendre hommage. Hommage à son génie, à l'amitié qu'il m'a toujours témoignée, à la confiance qu'il m'a toujours faite. Mais plus que tout, au-delà même de notre amitié, qui m'est évidemment d'un très grand prix, l'héritage le plus important qu'il me laisse, qu'il nous laisse, c'est une certaine idée de la liberté.

 

 

Yves Bonnefoy

Yves Bonnefoy